
Je pensais apprendre à descendre une montagne. J'ai surtout appris à lâcher prise.
Les sports de glisse comme le ski ou le snowboard appartiennent, selon moi, à une catégorie à part entière. On oublie facilement qu'il s'agit de sports extrêmes. La vitesse, la technicité, le relief, la neige, les conditions météo... tout cela en fait une combinaison unique entre découverte, dépassement de soi et apprentissage.
Ici, je parlerai surtout du snowboard. C'est de ce sport que je suis littéralement tombé amoureux durant l'hiver 2025-2026.
Les premières journées sont assez particulières.
On tombe. Beaucoup. Vraiment beaucoup.
Vingt fois. Trente fois. Même 40 fois parfois. À la fin de la journée, les poignets, les genoux et les fesses s'en souviennent encore.
Pourtant, ce qui est étonnant, c'est que ces chutes ne donnent pas envie d'abandonner. Elles font partie du jeu. On les accepte presque naturellement, parce qu'on sait qu'elles sont le prix de l'apprentissage.
Je me rappellerai toujours la première fois que j'ai pris un tire-fesses en snowboard. On m'avait prévenu que ce n'était pas simple, mais je ne m'attendais vraiment pas à ça.
Après être tombé encore, encore... et probablement sept fois d'affilée avant même d'arriver en haut de la piste, j'ai fini par réussir. Je remercie encore le pisteur qui s'occupait du tire-fesses. Il a eu une patience incroyable et m'a encouragé à chaque tentative.
En réalité, la technique est très différente du ski. En ski, la machine te tracte de face. En snowboard, ton corps est de profil et tu n'as qu'un seul pied attaché à la planche. Au moindre déséquilibre, si tu es un peu trop en avant ou un peu trop en arrière, c'est la chute.
Il faut réussir à aligner la planche, les genoux, le bassin et les épaules, tout en restant concentré jusqu'en haut. Parce que la piste n'est jamais parfaitement lisse : chaque bosse t'oblige à te rééquilibrer en permanence.
Avec le recul, je crois que c'était ma première leçon de snowboard. Avant même d'apprendre à descendre une piste, il fallait déjà apprendre à accepter de tomber.
Au fil des descentes, j'entendais toujours les mêmes conseils.
"Lâche prise."
"Fais confiance à ta planche."
"Regarde loin."
"Détends toi."
En y repensant, ce vocabulaire ressemble presque à celui de la méditation.
Plus on cherche à contrôler chaque mouvement, plus le corps se crispe. À l'inverse, lorsqu'on accepte de relâcher un peu cette tension, les gestes deviennent plus fluides.
Petit à petit, le corps apprend un rythme presque mécanique.
Talon.
Pointe de pied.
Talon.
Pointe de pied.
Puis, sans vraiment s'en rendre compte, ce rythme disparaît. Il ne demande plus d'effort conscient. Le corps sait déjà quoi faire.
Une des plus belles sensations que le snowboard m'ait offertes, c'est cet état de flow. Ce moment où tu ne réfléchis plus vraiment. Il n'y a plus que toi, ta planche et la pente. Ce rythme qui s'installe naturellement : talons, pointes de pieds, talons, pointes de pieds... Tu n'as plus l'impression de descendre la montagne, mais presque de danser avec elle.
J'ai vécu ce déclic lors d'une sortie avec deux collègues saisonniers. L'un débutait presque autant que moi, l'autre avait un très bon niveau.
À un moment, il nous a simplement dit :
« Accepte la pente. »
Sur le moment, cette phrase ne voulait pas dire grand-chose pour moi.
Puis j'ai compris.
Accepter la pente, ce n'est pas foncer tête baissée. C'est accepter de mettre son poids vers l'avant, donc de prendre un peu de vitesse, pour permettre à la planche de travailler correctement. C'est paradoxal : plus on cherche à ralentir par peur en se mettant en arrière, plus on perd son équilibre... et plus la chute devient probable.
À partir de ce moment-là, quelque chose a changé. J'ai arrêté d'essayer de contrôler chaque mouvement. J'ai commencé à faire confiance à la planche, à mon corps et à ce rythme qui s'installait naturellement.
Pour la première fois, je n'avais plus l'impression de survivre à la descente. J'avais simplement l'impression de glisser.
Il y a une sensation que j'ai trouvée difficile à décrire.
Lorsque la planche se retrouve parallèle à la pente, tout disparaît.
Il n'y a plus que toi, la montagne et la trajectoire que tu dessines.
À ce moment-là, on ne regarde plus ses pieds. On ne regarde même plus juste devant soi.
On regarde là où l'on veut aller.
Ce n'était pas la pente qui me faisait tomber. C'était ma peur de tomber.
Je me suis demandé si nous ne faisions pas exactement l'inverse dans notre quotidien.
Nous passons énormément de temps à regarder ce que nous voulons éviter.
L'échec.
Le regard des autres.
Les erreurs.
Les peurs.
À force de concentrer toute notre attention dessus, nous leur donnons aussi une grande partie de notre énergie.
Le snowboard m'a rappelé quelque chose de très simple.
Pour suivre une belle trajectoire, il vaut souvent mieux regarder la direction que l'on souhaite prendre plutôt que l'obstacle que l'on cherche à éviter.
Se focaliser sur nos capacités plutôt que sur nos limites.
Sur ce qui est possible plutôt que sur ce qui semble nous bloquer.
Mais ce n'est peut-être pas ce que ce sport m'a appris de plus important.
Le snowboard oblige à accepter d'être débutant.
À tomber devant tout le monde.
À ne pas savoir.
À recommencer.
Encore.
Encore
Et encore.
Dans beaucoup de domaines de notre vie, nous cherchons à éviter cette sensation. Nous préférons rester dans ce que nous maîtrisons plutôt que d'accepter d'être maladroits pendant un moment.
Le snowboard ne laisse pas vraiment ce choix.
Pour progresser, il faut accepter de tomber.
Tout comme le trail ou la vidéo, c'est à force de répétitions que l'on progresse. Chaque erreur apporte une compréhension que l'on ne peut pas acquérir autrement. Le snowboard m'a surtout rappelé qu'apprendre, c'est accepter d'être maladroit pendant un temps. Nous passons parfois plus d'énergie à vouloir paraître compétents qu'à devenir réellement meilleurs.
Aujourd'hui, je crois que ce que j'ai appris sur une planche dépasse largement le cadre de la montagne.
Le snowboard ne m'a pas seulement appris à descendre une piste.
Il m'a appris où poser mon regard.
Et c'est là que j'ai compris quelque chose.
Quand on débute, notre regard est attiré par ce qui nous fait peur.
L'arbre.
La plaque de glace.
Le skieur arrêté.
L'obstacle.
Pourtant, en snowboard, regarder un obstacle est souvent la meilleure manière de finir dessus.
Le corps suit le regard.
Pour éviter un arbre, il faut regarder le passage qui se trouve à côté.