
Depuis le début, j'avais envie de vivre une aventure simple. Partir sans argent, faire confiance à la vie, aller à la rencontre des personnes, partager un repas avec de parfaits inconnus. Supprimer le confort que procure l'argent pour recréer du lien.
En y réfléchissant, les relations qui nous marquent le plus naissent rarement dans des situations parfaitement maîtrisées. Elles apparaissent souvent dans des périodes de doute, de construction, de changement ou d'épreuve. C'est peut-être parce que, dans ces moments-là, nous nous montrons davantage tels que nous sommes.
Cette intuition ne vient pas de nulle part.
Cet hiver, j'ai eu la chance de partir travailler comme saisonnier dans une station des Alpes. Malgré une situation compliquée au sein de l'établissement où je travaillais, j'y ai vécu certaines des rencontres les plus marquantes de ces dernières années.
Je suis monté sur les pistes avec des personnes que je ne connaissais pas quelques heures plus tôt. Nous avons partagé des repas, des discussions et des moments qui, aujourd'hui encore, restent gravés dans ma mémoire.
Cette expérience m'a fait me demander si les liens les plus forts ne naissent pas justement lorsque tout n'est pas parfaitement maîtrisé. Quand on change de repères, quand on accepte d'être un peu vulnérable ou simplement lorsqu'on a besoin des autres. Quand plus personne ne maîtrise complètement la situation, les échanges deviennent souvent plus simples. On parle moins de ce que l'on fait et davantage de ce que l'on est.
Je me demande parfois si l'argent, en nous offrant une grande autonomie, ne nous prive pas aussi de certaines occasions de rencontrer les autres. Pouvoir acheter un repas, une nuit ou un service est un confort immense. Mais lorsque tout devient accessible sans avoir besoin de demander, une partie des échanges disparaît peut-être avec lui.
C'est justement une des raisons qui me donne envie de partir : confronter cette intuition au terrain plutôt que de rester avec mes certitudes.
Puis, au fil des semaines, je me suis dit que ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée de trouver des financeurs pour soutenir le projet. C'est là que tout a commencé à changer.
J'ai réfléchi à créer une association, monter une campagne de dons, chercher des sponsors... Petit à petit, je ne me demandais plus comment raconter cette histoire, mais comment convaincre qu'elle méritait d'exister.
Je construisais des dossiers de présentation, je rédigeais un budget détaillé, je cherchais un parrain, une équipe de production. Sur Notion, les pages se multipliaient, les calendriers de suivi aussi. Chaque nouvelle avancée amenait son lot de nouvelles tâches.
En réalité, plus j'avançais dans cette préparation, plus j'avais l'impression de chercher à me rassurer plutôt qu'à faire vivre le projet. Je passais davantage de temps à organiser l'aventure qu'à la vivre. Je préparais un projet qui parlait de simplicité, tout en le rendant chaque jour un peu plus complexe.
Je me surprenais à parler davantage de dossiers que de sentiers et découverte. Ce projet qui me donnait tant d'énergie était devenu une charge. Je n'avais même pas encore commencé à marcher que j'en ressentais déjà le poids.
Un jour, quelqu'un m'a simplement fait remarquer que je n'avais plus l'air heureux de partir.
C'est à ce moment-là que le véritable projet est né.
C'était lors d'un bain froid dans une rivière avec un ami. On parlait de la traversée, je lui expliquais où j'en étais, les sponsors, les dossiers, l'organisation, la communication... Puis il m'a regardé et m'a simplement dit :
« On dirait que ça te fait plus chier que ça t'excite. »
Je suis resté silencieux quelques secondes. Puis j'ai éclaté de rire. Parce qu'au fond, je savais qu'il avait raison.
À vouloir tout préparer, j'avais fini par oublier pourquoi je voulais partir. Cette aventure parlait de simplicité, de confiance et de rencontres. Pourtant, je me retrouvais entouré de tableaux de suivi, de dossiers et de tâches à accomplir. Je cherchais à contrôler un projet dont l'idée même était de laisser une place à l'imprévu.
Un jour, quelqu'un m'avait dit en voyage : « Plus ton sac est lourd, plus tu portes tes peurs. »
À ce moment-là, cette phrase a pris un tout autre sens. Je ne portais pas seulement un sac devenu trop lourd. Je portais aussi toutes les sécurités que j'avais accumulées autour de ce projet.
J'ai alors compris que partir avec peu ne concernait pas uniquement mon matériel. C'était aussi accepter de partir avec moins de contrôle, moins de certitudes... et davantage de confiance.
Porter moins de peur pour avancer mieux.
Je ne pars pas avec un objectif de performance. Je pars avec une intention.
Je me suis alors rappelé pourquoi je faisais tout ça.
Cette aventure parle de simplicité, de confiance et de rencontres. Alors pourquoi vouloir l'entourer de tant de choses ?
Je n'ai pas besoin d'une grosse production pour raconter cette histoire. J'ai simplement besoin de partir.
Partir avec peu n'est ni un manque de logistique, ni un manque d'ambition, ni un manque de moyens. C'est un choix à part entière.
Un choix qui consiste à accepter une certaine forme de vulnérabilité.
Sans argent, je ne pourrai pas acheter ce dont j'ai besoin au moment où j'en aurai envie. Je dépendrai de la météo, qui m'obligera à m'adapter chaque jour. Je dépendrai aussi des rencontres, qui détermineront où je dormirai ou ce que je mangerai.
Dans ces conditions, les autres ne deviennent plus une possibilité : ils deviennent une partie du chemin.
Chaque porte qui s'ouvrira, chaque repas partagé, chaque personne qui prendra quelques minutes pour échanger avec moi fera avancer cette traversée autant que les kilomètres parcourus.
Je me demande souvent si la vulnérabilité n'est pas, finalement, une manière de créer du lien. Peut-être que lorsque l'on accepte d'avoir besoin des autres, les rencontres cessent d'être accessoires pour devenir profondément humaines.
Ce voyage ne sera donc pas seulement une traversée de la France. Il sera aussi une manière d'explorer cette intuition.
J'ai donc décidé de prendre un sac de trail, ma caméra, deux tenues et de laisser le reste entre les mains de la vie.
Étrangement, dès que cette décision a été prise, tout est redevenu simple.
Les doutes sont toujours là, bien sûr. La peur aussi.
Mais aujourd'hui, c'est à nouveau l'envie qui prend le dessus.
Celle de lâcher prise. D'accepter de ne pas tout contrôler. De retrouver un rythme dicté par le terrain plutôt que par un planning. Faire confiance au fait que ce dont j'aurai besoin arrivera peut-être au moment où j'en aurai réellement besoin.
J'espère aussi découvrir que les cœurs savent encore s'ouvrir. Que l'entraide existe toujours et qu'elle n'a pas disparu derrière nos habitudes de vie. Peut-être qu'en acceptant d'être vulnérable, il devient plus facile de laisser une place aux autres.
Dans quelques semaines, je saurai si cette intuition résiste au terrain… ou si elle n'était qu'une idée que je me racontais.
Ce voyage dessinera un fil rouge entre les montagnes vosgiennes et les calanques. Ce fil ne sera pas tracé par mes pas. Il se construira grâce aux personnes que je rencontrerai en chemin. Sans elles, cette traversée n'existera tout simplement pas.
Je pars pour vérifier si la vulnérabilité rapproche réellement les êtres humains, ou si ce n'est qu'une idée que je me raconte.